Un nouveau chapitre de la souveraineté sanitaire s'ouvre en Afrique 

Un nouveau chapitre de la souveraineté sanitaire s'ouvre en Afrique 

Par Yacine Djibo, directeur exécutif de Speak Up Africa, et Fara Ndiaye, directrice exécutive adjointe de Speak Up Africa 

L'Afrique n'attend plus qu'on l'invite à prendre part à la direction des affaires sanitaires mondiales. Elle contribue à définir les priorités grâce à ses propres institutions, à son expertise et à son ambition scientifique. 

Alors que le monde célèbre la Journée mondiale de la santé 2026 sous le thème « Ensemble pour la santé. Soutenons la science », l'Afrique offre un exemple éloquent de ce à quoi cela ressemble concrètement. Cela se traduit par un leadership régional, des institutions plus solides, des services ancrés dans les communautés et une confiance grandissante dans les solutions proposées par l'Afrique. 

La souveraineté sanitaire en Afrique n'est plus seulement une aspiration politique. Elle prend désormais une forme institutionnelle. Avec l'Union africaine accordant une autonomie totale à l'Africa CDC et l'Agence africaine des médicaments se rapprochant de son plein fonctionnement, le continent jette les bases d'un avenir sanitaire davantage autonome. Mais les institutions seules ne suffisent pas. Le véritable défi consiste à déterminer si le leadership scientifique peut se traduire par des politiques, des produits et des programmes qui améliorent les conditions de vie. 

C'est là que l'approche africaine prend tout son sens. Partout sur le continent, on reconnaît de plus en plus que les progrès en matière de santé ne dépendent pas seulement des normes mondiales, mais aussi de la manière dont ces normes sont adaptées aux réalités locales. La science doit bénéficier de la confiance des communautés, être façonnée par le contexte et mise en œuvre par le biais de systèmes que les gens comprennent et auxquels ils adhèrent. En d'autres termes, les résultats sanitaires s'améliorent lorsque les données factuelles s'appuient sur les réalités locales. 

Cela revêt une importance particulière en Afrique, qui reste au cœur des enjeux sanitaires mondiaux. Le continent supporte une part disproportionnée de la charge mondiale de morbidité, mais continue de fonctionner avec un nombre de professionnels de santé et des moyens financiers bien inférieurs à ses besoins. Trop souvent, ce déséquilibre a favorisé la mise en place de solutions conçues de l'extérieur qui ne tiennent pas pleinement compte des conditions sociales, culturelles, économiques et environnementales qui déterminent les résultats sanitaires sur le terrain. 

La Journée mondiale de la santé 2026 nous rappelle que la science donne le meilleur d’elle-même lorsqu’elle est collaborative, inclusive et ancrée dans la réalité des gens. Pour l’Afrique, cela implique de renforcer un modèle de gouvernance sanitaire dans lequel les institutions continentales fixent les priorités, les gouvernements nationaux pilotent les politiques, les chercheurs produisent des données factuelles, les communautés façonnent la mise en œuvre et les partenaires soutiennent la mise à l’échelle.  

La réponse apportée à la COVID-19 l’a clairement démontré. L’Afrique s’est appuyée non seulement sur les recommandations internationales, mais aussi sur les enseignements tirés de sa propre expérience en matière de santé publique, notamment des interventions menées lors de précédentes épidémies telles que celle d’Ebola. Cette capacité à produire, interpréter et appliquer des données factuelles en fonction du contexte correspond exactement à ce que devrait signifier « s’appuyer sur la science ». 

Il en va de même pour l'accès à des produits médicaux de qualité. Un écosystème réglementaire et industriel plus solide est essentiel tant pour la sécurité sanitaire que pour le développement à long terme. L'Agence africaine des médicaments peut contribuer à rationaliser les procédures d'autorisation, à améliorer l'assurance qualité et à encourager la production locale. Parallèlement, des initiatives telles que l'Accélérateur africain de fabrication de vaccins montrent que l'Afrique ne se contente pas de militer pour l'accès aux technologies de santé, mais aspire également à jouer un rôle plus important dans leur production. 

Pourtant, sans financement durable, les progrès scientifiques et institutionnels de l’Afrique ne pourront aller très loin. Trop de systèmes de santé dépendent encore de modèles de financement fragmentés, dictés par les bailleurs de fonds et fonctionnant selon le principe du paiement a posteriori. Si le continent souhaite véritablement assurer sa souveraineté sanitaire, il doit également s’engager sérieusement à financer les systèmes, la recherche, les capacités réglementaires et les filières d’innovation qui permettent de concrétiser cette souveraineté. 

C'est pourquoi le plaidoyer en faveur de progrès sanitaires menés par l'Afrique revêt également une dimension économique. La santé ne doit pas être considérée uniquement comme une dépense relevant du secteur social. Il s'agit d'un investissement dans la résilience, la productivité, le capital humain et la croissance à long terme. Le financement national, les modèles de financement innovants et l'engagement du secteur privé ont tous un rôle à jouer dans la mise en place de systèmes moins vulnérables aux fluctuations des priorités extérieures. 

Les partenariats sont tout aussi essentiels. Les gouvernements ne peuvent y parvenir seuls. La société civile, les chercheurs, les associations de femmes, le secteur privé et les institutions régionales contribuent tous à traduire les politiques en résultats concrets. Des programmes tels que « Voix EssentiELLES » montrent comment le leadership communautaire peut renforcer les interventions sanitaires en mettant les ressources, la parole et le pouvoir de décision entre les mains des personnes les plus touchées. Ces approches sont importantes car elles rendent les programmes de santé plus légitimes, plus adaptés aux besoins et plus durables. 

Les progrès scientifiques en Afrique se concrétisent également de plus en plus dans les domaines de la fabrication et de l'innovation. Au Sénégal, l'Institut Pasteur de Dakar poursuit ses efforts pour mettre au point et fabriquer un vaccin abordable contre la rougeole et la rubéole. La création des Partenariats pour la fabrication de vaccins en Afrique, au plus fort de la pandémie de COVID-19, a constitué un autre signe fort montrant que le continent investit dans un écosystème de production plus solide pour l'avenir. 

Ces exemples illustrent une réalité plus générale. L'avenir de la santé en Afrique sera d'autant plus solide qu'il reposera sur une collaboration entre la science et la société, entre les institutions et les communautés, ainsi qu'entre les ambitions continentales et l'action locale.  

Soutenir la science, ce n'est pas seulement mettre à l'honneur la recherche. C'est investir dans les structures qui permettent aux données factuelles de guider les décisions, d'orienter les politiques et d'atteindre le grand public.  

Les idées présentées dans cet article s'inspirent de deux articles rédigés par Yacine Djibo, directeur exécutif de Speak Up Africa, et Fara Ndiaye, directrice exécutive adjointe de Speak Up Africa, dans *The Future of African European Relations: Towards an Equitable Global Society?* , publié par Springer. Voir le lien ici.