Le lenacapavir constitue une avancée scientifique majeure. L'Afrique doit désormais en faire une avancée en matière d'accès. 

Le lenacapavir constitue une avancée scientifique majeure. L'Afrique doit désormais en faire une avancée en matière d'accès. 

Le professeur Vinodh Aroon Edward, directeur des opérations du groupe à l'Institut Aurum 

Une injection semestrielle capable de prévenir l’infection par le VIH n’est pas simplement une avancée biomédicale de plus. Le lenacapavir est le genre de percée qui nous oblige à nous poser une question plus large : lorsque la science aboutira enfin à une découverte d’une telle portée, les populations et les pays les plus touchés par le VIH seront-ils les premiers à en bénéficier, ou seront-ils, une fois de plus, les derniers ? 

Les données scientifiques sont convaincantes. Dansl’essai PURPOSE 1, mené auprès d’adolescentes et de jeunes femmes cisgenres en Afrique du Sud et en Ouganda, l’administration de lénacapavir deux fois par an a permis d’enregistrer zéro infection par le VIH dans le groupe traité au lénacapavire pendant la durée de l’essai, surpassant ainsi les options de PrEP orale quotidienne au sein d’une population pour laquelle l’observance, la stigmatisation et les rapports de force inégaux dans les relations ont longtemps limité les choix en matière de prévention. L’étudePURPOSE 2 a étendu ces résultats aux hommes cisgenres, aux femmes transgenres, aux hommes transgenres et aux personnes de genre divers ayant des rapports sexuels avec des partenaires de sexe masculin à la naissance

Pour les communautés, cela a son importance car la prévention du VIH n’est pas seulement une question d’efficacité. Il s’agit de savoir si une option s’intègre dans la vie quotidienne. La prise quotidienne de comprimés convient à de nombreuses personnes, mais il peut être difficile de respecter ce traitement lorsque l’on est confronté à la stigmatisation, à des préoccupations liées à la vie privée, à des relations instables, aux frais de transport, aux contraintes scolaires ou professionnelles, ou simplement à la fatigue liée à la prise quotidienne de médicaments alors que l’on est en bonne santé. Une injection discrète tous les six mois peut offrir davantage d’autonomie, en particulier aux adolescentes et aux jeunes femmes, aux travailleuses du sexe, aux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, aux personnes transgenres, aux travailleurs itinérants et à toutes les autres personnes qui ont besoin d’options de prévention respectant leur situation. 

La recommandation de l’Organisation mondiale de la santé concernant le lénacapavir injectable en tant qu’option supplémentaire de prévention du VIHconfirme qu’il ne s’agit plus seulement du résultat d’un essai clinique ; ce sujet fait désormais partie du débat politique mondial. L’homologation du lénacapavir en Afrique du Sud pour la PrEPrevêt une importance tout aussi grande, car cette autorisation réglementaire ouvre la voie entre les données scientifiques et la mise en œuvre dans l’un des pays au cœur à la fois de l’épidémie de VIH et de la base de données scientifiques sur le lénacapavir. 

Mais l’homologation n’est pas synonyme d’accès. Un médicament qui n’existe que sur le papier, mais qui n’est pas disponible dans les programmes publics, inabordable pour les gouvernements, mal compris par les prestataires de soins ou inaccessible aux communautés, ne changera pas la trajectoire du VIH. L’histoire du VIH a enseigné à l’Afrique que l’innovation sans équité peut creuser les écarts avant de les combler. Le traitement antirétroviral n’a transformé l’épidémie qu’après que le plaidoyer, le financement, la concurrence des génériques, les systèmes d’approvisionnement et la mobilisation communautaire eurent transformé une possibilité scientifique en réalité de santé publique. 

Cette leçon devrait guider notre approche vis-à-vis du lénacapavir.L’accord conclu par le Fonds mondial pour l’approvisionnement en lénacapavir destiné aux pays à revenu faible et intermédiaireconstitue un signal fort en matière d’équité, notamment parce qu’il vise à éviter le décalage habituel entre l’accès aux pays à revenu élevé et celui des pays africains. Pourtant, le véritable défi consistera à déterminer si les pays seront capables de passer des annonces à la mise en œuvre concrète : prévoir la demande, financer les achats, former les prestataires, mettre en place des systèmes de pharmacovigilance, adapter les protocoles de dépistage du VIH, garantir le libre choix éclairé et veiller à ce que les communautés aient leur mot à dire dès le début du déploiement. 

C’est là que l’Afrique ne doit pas être considérée uniquement comme un marché ou un lieu de mise en œuvre. L’Afrique a joué un rôle central dans la production de données probantes. Les participants, les communautés, les chercheurs et les équipes de recherche sud-africains et ougandais ont contribué à produire les connaissances que le monde entier salue aujourd’hui. Cette contribution devrait se traduire par un rôle accru des scientifiques, des décideurs politiques, des fabricants et des communautés africains dans les décisions concernant la priorité accordée au lénacapavir, sa tarification, son approvisionnement, son étude et sa distribution. 

Nous devons également mener une réflexion plus approfondie sur la production et la sécurité d’approvisionnement régionale. En Afrique du Sud, ce débat est déjà en cours :l’appel lancé en mars 2026 par le Conseil national sud-africain de lutte contre le sida en faveur des fabricants locaux fait actuellement l’objet de négociations de licence avec Gilead,l’autorisation réglementaire finale revenant à l’Autorité sud-africaine de réglementation des produits de santé. Et les arguments économiques en faveur de cette démarche sont solides : le lenacapavir de marque coûte plus de 28 000 dollars par personne et par an aux États-Unis, tandis queles premiers accords de licence pour des génériques ont déjà fixé un prix d’environ 40 dollars par personne et par an, soit un écart de plus de 700 fois. La fabrication locale et régionale ne se fera pas uniquement grâce à de simples aspirations. Elle nécessite un engagement politique, une demande prévisible, un transfert de technologie, un renforcement de la réglementation, des achats groupés et un financement qui considère la R&D en matière de santé comme une infrastructure. Si l’on attend de l’Afrique qu’elle contribue à faire du VIH une menace pour la santé publique d’ici 2030, alors l’Afrique doit également être en mesure de produire, d’adapter et de gérer les outils nécessaires pour y parvenir. 

Le lenacapavir doit donc être considéré à la fois comme une option de prévention et comme un test pour les politiques publiques. Allons-nous investir suffisamment tôt pour atteindre ceux qui en bénéficieraient le plus ? Allons-nous protéger le droit des personnes à choisir ? Les bailleurs de fonds, les gouvernements et l’industrie feront-ils preuve de transparence en matière de prix, d’approvisionnement, d’octroi de licences et de délais ? Les instituts de recherche africains disposeront-ils des ressources nécessaires pour évaluer la mise en œuvre concrète et l’équité, et pas seulement pour recruter des participants aux essais cliniques décisifs ? 

Pour l'Afrique du Sud, l'opportunité se présente dès maintenant. Le pays dispose de chercheurs de renommée mondiale dans le domaine du VIH, d'une solide expérience en matière d'essais cliniques, d'une expertise réglementaire, d'infrastructures de santé publique, de capacités au sein de la société civile et de besoins urgents en matière de prévention. Il ne manque plus qu'une ambition coordonnée : la mobilisation des ressources nationales, l'alignement des bailleurs de fonds, des données issues de la mise en œuvre locale et un cadre politique qui considère l'innovation en matière de prévention du VIH comme une priorité nationale de développement. 

Le lenacapavir nous offre un rare rayon d’espoir en matière de prévention du VIH. Mais l’espoir n’est pas une stratégie. La stratégie doit reposer sur un accès équitable, un leadership scientifique africain, un financement durable, la responsabilisation des communautés et un renforcement des capacités de production régionales. Si nous parvenons à mettre en œuvre ces éléments, le lenacapavir ne se contentera pas de prévenir les infections. Il démontrera que l’Afrique est capable de contribuer à façonner l’avenir de la science et des politiques relatives au VIH selon ses propres termes. 

À propos de l'auteur : 

Le professeur Vinodh Edwardest directeur des opérations du groupe àl’Institut Aurum, où il joue un rôle clé dans la promotion de la recherche clinique et de l’innovation en matière de santé à travers l’Afrique. Fort de plus de 20 ans d’expérience dans les domaines de la biotechnologie et de la recherche clinique, il a dirigé d’importants essais cliniques internationaux et contribué à renforcer les infrastructures de recherche à travers le continent. Il est également l’un des fers de lance de l’initiative«African Voices of Science» (AvoS), qui vise à faire entendre la voix des spécialistes africains de la recherche en santé afin de faire évoluer les politiques continentales et les objectifs de financement en matière de recherche, de développement et d’innovation (RD&I) en Afrique.