De la souveraineté des données à la résilience économique : comment la révolution génomique africaine redéfinit la santé mondiale 

De la souveraineté des données à la résilience économique : comment la révolution génomique africaine redéfinit la santé mondiale 

La crise invisible : pourquoi les génomes africains sont toujours absents de la médecine mondiale 

Par John Paul Omollo et Yaye Sophietou Diop 

Imaginez que vous receviez le résultat d’un test génétique qui conduise à un traitement inutile, simplement parce que l’outil de diagnostic n’a jamais été validé auprès de personnes présentant votre profil génétique. Pour des millions d’Africains, il ne s’agit pas d’un risque hypothétique, mais bien d’une conséquence de l’une des plus grandes lacunes de la médecine moderne. Bien que l’Afrique abrite la plus grande diversité génétique humaine et près de 17 % de la population mondiale, les génomes africains restent largement sous-représentés dans les bases de données utilisées pour développer des outils de diagnostic, des médicaments de précision et des modèles de prédiction des maladies. Il ne s’agit pas simplement d’une lacune scientifique, mais d’un défi en matière d’équité en santé aux implications mondiales. La pandémie de COVID-19 a mis en évidence à la fois le potentiel scientifique de l’Afrique et les conséquences de décennies de sous-investissement. Les scientifiques africains ont joué un rôle essentiel dans l’identification et le partage des nouveaux variants, mais le caractère limité des infrastructures de séquençage a souligné la nécessité de renforcer les capacités nationales. Au-delà des pandémies, la génomique occupe une place de plus en plus centrale dans la prise en charge du cancer, la résistance aux antimicrobiens, les maladies rares et la médecine de précision. Sans une plus grande représentation africaine, les inégalités en matière de santé continueront de se creuser, car les données factuelles sur lesquelles s’appuient les décisions médicales restent incomplètes. Depuis des décennies, l’Afrique fournit des données que d’autres analysent et transforment en innovations. La question n’est plus de savoir si l’Afrique doit participer à la révolution génomique, mais si elle contribuera à la mener.

Au-delà de la représentation : plaidoyer en faveur de la souveraineté génomique 

Pour remédier à ce déséquilibre, il ne suffit pas d’accroître la représentation africaine dans les bases de données internationales. Il faut une souveraineté génomique, c’est-à-dire la capacité des pays africains à générer, gérer, analyser et exploiter leurs propres données génomiques conformément aux priorités nationales et continentales. La souveraineté génomique renforce les soins de santé en améliorant la précision des diagnostics et en rendant la médecine de précision plus adaptée aux populations africaines. Elle renforce également la sécurité sanitaire grâce à une surveillance génomique plus efficace et crée des opportunités économiques en positionnant les institutions africaines comme des partenaires stratégiques dans le domaine de l’innovation biotechnologique et pharmaceutique. En d’autres termes, la génomique ne se limite plus aux seuls soins de santé. Elle devient un investissement stratégique dans la compétitivité scientifique, la résilience économique et le développement national. 

Investissements africains dans la génomique africaine 

Depuis trop longtemps, les infrastructures scientifiques de pointe dépendent fortement du soutien des bailleurs de fonds. Si les partenariats internationaux restent essentiels, un leadership à long terme nécessite davantage d’investissements africains. Un exemple prometteur a vu le jour lors de la réunion régionale du Sommet mondial de la santé à Nairobi, où Biolinx Africa, la Fondation YTO et Nextgen Molecular Lab ont annoncé une initiative en matière de médecine de précision couvrant le Kenya et la Côte d’Ivoire. Soutenue par Equity Bank, cette initiative permettra de mettre en place l’une des plateformes de séquençage les plus avancées de la région grâce à l’acquisition d’un système NovaSeq X Plus. Plus important encore, l’investissement d’Equity Bank envoie un signal fort : les institutions financières africaines considèrent de plus en plus la génomique non seulement comme une entreprise scientifique, mais aussi comme une opportunité économique stratégique. Cela démontre que les capitaux nationaux peuvent contribuer à promouvoir l’excellence scientifique et à réduire la dépendance vis-à-vis des financements des bailleurs de fonds. 

La force de la coopération Sud-Sud 

L'excellence scientifique nécessite également une collaboration plus étroite à l'échelle du continent. Le partenariat entre le Kenya et la Côte d'Ivoire illustre comment les pays peuvent mettre en commun leur expertise, partager leurs infrastructures et harmoniser leurs normes de recherche, plutôt que de créer des pôles d'excellence isolés. Une telle coopération réduit les coûts, accélère les découvertes et permet à davantage d'institutions de bénéficier de technologies de pointe. Ce modèle reflète une vision plus large, selon laquelle la science africaine progresse grâce au partenariat plutôt qu'à la concurrence. 

De l'excellence scientifique à l'influence scientifique 

Les découvertes scientifiques n’ont d’impact que lorsqu’elles influencent les politiques et les investissements. Des initiatives telles que « African Voices of Science » (AVoS) contribuent à combler ce fossé en dotant les scientifiques africains des compétences en communication et en plaidoyer nécessaires pour dialoguer avec les décideurs politiques, les investisseurs et le grand public. Dans le domaine de la génomique, cela revêt une importance particulière. Les scientifiques doivent être capables d’expliquer pourquoi les infrastructures génomiques sont essentielles au renforcement des systèmes de santé, pourquoi les investissements génèrent des retombées économiques à long terme et pourquoi la diversité génétique de l’Afrique constitue un atout stratégique plutôt qu’une simple ressource scientifique. En renforçant le leadership scientifique au-delà des laboratoires, AVoS contribue à garantir que les politiques, les investissements et les priorités sanitaires du continent s’appuient sur des données probantes. 

Mettre en place un financement durable 

Le partenariat avec Equity Bank marque une étape importante, mais une transformation durable nécessitera des modèles de financement pouvant être reproduits dans toute l’Afrique. Le financement mixte offre une solution prometteuse en combinant des garanties philanthropiques et des investissements commerciaux afin de réduire les risques et de mobiliser des capitaux privés. Des approches similaires ont déjà permis de mobiliser des milliards de dollars pour des secteurs tels que l’éducation et pourraient accélérer les investissements dans les infrastructures de séquençage, les plateformes numériques, le développement de la main-d’œuvre et l’innovation biotechnologique. L’objectif n’est pas de remplacer l’aide au développement, mais de la compléter par des mécanismes de financement qui rendent l’écosystème génomique africain plus résilient, plus durable et davantage piloté localement. 

Créer un cadre politique favorable 

Les investissements ne suffisent pas à eux seuls sans cadres politiques favorables. La dynamique est déjà en marche. L’AUDA-NEPAD a identifié la génomique comme une priorité continentale, tandis que la résolution de l’Organisation mondiale de la santé sur la médecine génomique et les stratégies nationales telles que la feuille de route génomique du Kenya témoignent d’un engagement politique croissant. Des cadres plus larges, comme l’Agenda de Lusaka, renforcent encore davantage l’appropriation par les pays, la souveraineté des données et la résilience des systèmes de santé. Ensemble, ces initiatives fournissent la gouvernance nécessaire pour transformer des projets isolés en un mouvement continental coordonné. 

Une nouvelle ère pour le leadership africain 

L’investissement croissant de l’Afrique dans la génomique est en train de redéfinir le paysage sanitaire mondial. À mesure que les capacités de séquençage se développent et que l’expertise scientifique s’enrichit, les institutions africaines deviendront de plus en plus des partenaires en matière de recherche et d’innovation, plutôt que de simples sources de données. Les pays qui investissent aujourd’hui seront mieux placés pour attirer des collaborations de recherche, des investissements dans les biotechnologies et des talents hautement qualifiés. Cette transformation va au-delà de l’amélioration des diagnostics ou de la surveillance des maladies. Il s’agit de positionner l’Afrique comme un leader dans le domaine de la médecine de précision et de l’innovation en matière de santé mondiale. Les fondations sont en train d’être posées grâce aux investissements africains, à une collaboration régionale renforcée, à des politiques favorables et à une nouvelle génération de leaders scientifiques. La question n’est plus de savoir si l’Afrique a la capacité de prendre en main son avenir en matière de génomique. La question est de savoir à quelle vitesse la communauté sanitaire mondiale acceptera l’Afrique comme un partenaire à part entière pour façonner l’avenir de la médecine de précision. 

Références 

1: Sirugo, G., Williams, S. M. et Tishkoff, S. A. (2019). « The Missing Diversity in Human Genetic Studies ». Cell, 177(1), 26-31. Analyse des biais de représentation dans les principales bases de données génomiques. https://doi.org/10.1016/j.cell.2019.02.048 

2: Organisation mondiale de la propriété intellectuelle. (2022). « Indice mondial de l'innovation : réseaux d'innovation collaborative ». Données sur l'efficacité comparative des modèles d'innovation en réseau par rapport aux modèles d'innovation en silos. 

3: Organisation mondiale de la Santé. (2024). « Profil du financement de la santé : Kenya ». Analyse des dépenses de santé par pays réalisée par l'OMS. 

4: Fondation Mastercard et Banque mondiale. (2023). « Le financement mixte pour l’éducation en Afrique : résultats et stratégie de déploiement à grande échelle ». Évaluation d’impact des mécanismes de réduction des risques dans le cadre des prêts commerciaux. 

5: Agence de développement de l'Union africaine. (2024). « AUDA-NEPAD : Secteurs scientifiques prioritaires, 2024-2035 ». Document de planification stratégique désignant la génomique comme priorité de recherche à l'échelle du continent.