Des statistiques aux politiques : faire des données un outil au service des droits des femmes

Des statistiques aux politiques : faire des données un outil au service des droits des femmes

Comment une statistique se transforme-t-elle en loi ?

Telle était la question au cœur du Sommet africain des données féministes organise par le Reseau des Femmes Leaders pour le Developpement (RFLD), qui s'est tenu à Porto-Novo, au Bénin, du 28 au 30 juillet 2026, sous le thème « Décoloniser les données : construire l'avenir numérique féministe en Afrique de l'Ouest ».

Pendant trois jours, des militantes féministes, des journalistes, des technologues, des chercheuses et chercheurs, des parlementaires, des bailleurs de fonds et des responsables de la société civile se sont réunis pour examiner qui produit les données, qui y a accès, quelles réalités sont représentées et, surtout, comment les données peuvent être transformées en éléments probants qui orientent les politiques et le changement social.

Sept représentantes des réseaux nationaux de Voix EssentiELLES ont participé au Sommet afin de garantir la participation des femmes leaders de terrain à cette discussion, qui met en lumière certains de leurs défis actuels en tant que militantes des droits humains. Leur participation a permis d'intégrer les voix et les expériences de femmes leaders de terrain à un dialogue régional sur l'avenir des données, des technologies et des droits humains.

Pourquoi les données sont-elles importantes pour les droits des femmes ?

Sur notre continent Africain, l'accès aux données est une nécessité incontournable pour un plaidoyer efficace. Les organisations œuvrant dans le secteur de la santé et des droits humains doivent s’appuyer sur des données fiables afin de fournir les preuves nécessaires pour mettre en évidence les lacunes et lutter contre les inégalités

Pour les organisations de la société civile dirigées par des femmes, les données sont essentielles pour rendre visibles les réalités invisibles – des violences sexistes et numériques aux inégalités en matière de santé, d'éducation et d'accès aux droits. Pourtant, d'importants obstacles persistent. Les experts en plaidoyer présents au sommet ont souligné les barrières linguistiques, les capacités techniques limitées et l'accès restreint aux ensembles de données d'intérêt public comme des défis majeurs, en particulier pour les organisations de la société civile francophones. Des données et des recherches importantes ne sont souvent disponibles qu'en anglais, tandis que les données produites par les institutions publiques ou les acteurs privés ne sont pas toujours librement accessibles. Ces obstacles peuvent limiter leur capacité à produire des données probantes, à influencer les politiques et à demander des comptes aux décideurs.

Lier données, sécurité numérique et plaidoyer

Plusieurs sessions du Sommet ont été particulièrement pertinentes pour la communauté Voix EssentiELLES, notamment les discussions sur :

  • La protection numérique des femmes défenseuses des droits humains et les risques auxquels elles sont confrontées lorsqu’elles dénoncent des violations ;
  • La sécurité et le soutien des organisations de la société civile, de leurs membres et bénéficiaires ;
  • Les violences sexistes facilitées par la technologie et la censure en ligne ;
  • L’accès aux ensembles de données et l’utilisation stratégique des données pour le plaidoyer.

Le Sommet a également mis en lumière des résolutions clés de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples sur l’accès à l’information et aux données (Res. 620), les droits environnementaux (Res.657) et la protection des femmes contre les violences numériques (Res. 522), offrant ainsi des points d’entrée importants pour que la société civile puisse plaider en faveur de cadres de responsabilité nationaux plus robustes.

Utiliser les chiffres pour faire évoluer les discours et les politiques

Les Voix EssentiELLES présentes ont transmis un message clair lors des débats : les données doivent être accessibles, utilisables et en lien avec le vécu des populations.

“La problématique est que ces données ne sont pas libéralisées et sont difficiles d'accès. Il faudrait donc trouver un mécanisme de centralisation de ces données pour une exploitation efficiente et efficace au profit des femmes et jeunes filles notamment sur leur protection.” Céline Kam Yeli

Parmi leurs recommandations figuraient :

  • Créer des plateformes régionales et nationales permettant de centraliser et d’accéder aux données sur les violences sexistes, la censure numérique et les droits humains.
  • Renforcer la collaboration avec les instituts nationaux de statistique et les ministères afin que les données produites par les organisations féministes soient reconnues et intégrées aux systèmes de données officiels.
  • Développer les compétences des acteurs locaux en matière de données en formant les organisations communautaires à la collecte et à la gestion des données, réduisant ainsi leur dépendance vis-à-vis des acteurs internationaux.
  • Transformer les statistiques en récits et en propositions politiques susceptibles de convaincre les parlementaires et les décideurs.

Vers la construction d’un mouvement régional

Le Sommet a également donné naissance à une coalition grandissante d’acteurs de la société civile, engagée à protéger un environnement de données ouvertes et à se soutenir mutuellement, au-delà du simple échange de connaissances.

Les participants ont exprimé un engagement commun à partager les mécanismes et les ressources de protection, à renforcer la solidarité entre les défenseurs des droits humains et à placer les droits des femmes et des filles au cœur de la gouvernance numérique et des données.

Pour Voix EssentiELLES, cette participation s'inscrit dans une ambition plus large : donner aux femmes leaders les moyens non seulement d'accéder aux instances décisionnelles, mais aussi de façonner les données, les récits et les politiques qui les influencent.

“Ces espaces collaboratifs permettront de renforcer la prévention par une meilleure circulation de l’information, d’orienter les décisions politiques et institutionnelles sur la base de données fiables, et d’améliorer la protection des communautés.” Fatimata Mamadou Lamine Sy

Au sortir de cette réflexion collective et régionale, une chose est sûre: lorsque les femmes peuvent accéder aux données, les interpréter, en raconter l'histoire et les transformer en revendications politiques claires, les données deviennent plus qu'une simple statistique : elles deviennent un outil de changement.

Participantes Voix EssentiELLES: Cynthia Gba — GFM3 (Côte D’Ivoire); Fatimata Mamadou Lamine SY — ASAFE (Senegal); Nadine Nikiema — AGMS (Burkina Faso); Marie-Lyse Hounkpatin — ROAJELF-BN ( Benin); Esseh Afua — CADEFE (Togo); Plamedie Ibalanshim — Jeunes en Action (RDC); Céline Kam Yeli — Association Kamy (Burkina Faso)