Le Nouvel Ordre de Santé Publique de l'Afrique a besoin des femmes à la table des décisions de la Recherche et du Développement

Le Nouvel Ordre de Santé Publique de l'Afrique a besoin des femmes à la table des décisions de la Recherche et du Développement

Par la Pr Nothando Ngwenya (Afrique du Sud), Julie Muriuki (Kenya) et Marième Gueye (Sénégal)

Chaque 31 juillet, l'Afrique célèbre la Journée de la Femme, en hommage à la fondation, en 1962, de l'Organisation panafricaine des femmes, et fait le bilan des progrès accomplis par les femmes à travers le continent. Cette année, ce moment de bilan coïncide avec une aspiration plus large à la souveraineté. La Déclaration présidentielle sur la promotion de la fabrication locale de produits de santé en Afrique, adoptée lors du 39ᵉ Sommet de l'Union africaine en février 2026, place la souveraineté sanitaire au cœur de l'agenda du continent, dans le prolongement de l' initiative Accra Reset lancée lors de l'Assemblée générale des Nations Unies de 2025. Ensemble, ces initiatives marquent un basculement : d'un développement porté par l'aide vers un investissement piloté par l'Afrique, des institutions sanitaires renforcées, une fabrication locale et un financement domestique.

Pourtant, une lacune majeure subsiste : l'Afrique ne peut atteindre la souveraineté sanitaire en écartant la moitié de ses talents scientifiques.

Les femmes forment l'ossature des systèmes de santé africains : l' OMS estime qu'elles représentent environ 70 % de la main-d'œuvre mondiale de la santé et de l'action sociale, une réalité que l'on retrouve dans de nombreux pays africains ; pourtant, elles n'occupent qu'une infime part des postes de direction. Dans le même temps, des analyses récentes des universités africaines indiquent qu'environ la moitié des diplômés en STIM sont des femmes, l'une des proportions les plus élevées au monde. mais une analyse de 2024 consacrée aux femmes africaines dans la recherche constate qu'elles ne représentent encore qu'environ 33,5 % des chercheurs en Afrique subsaharienne,, et une part bien plus faible encore de celles et ceux qui exercent comme investigateurs principaux, dirigeants d'instituts, bailleurs de fonds ou régulateurs. Autrement dit, même là où le vivier est solide, nous demeurons minoritaires dans les espaces où se décident les priorités et les budgets de la Rechercher et du Développement (R&D).

Nous sommes face à un problème de système, non à un problème de vivier.

Au Kenya, nous disposons de politiques et de stratégies tenant compte de la dimension de genre, ainsi que d’un groupe visible de femmes dans la prestation des services de santé et tout au long du parcours de recherche. Mais la structure des carrières de recherche repose toujours sur le postulat d’un « travailleur idéal » n’ayant aucune obligation de garde d’enfants ou de prise en charge de personnes âgées. Les femmes qui s’éloignent brièvement de leur carrière pour assumer leur rôle de mère ou pour s’occuper de proches en paient le prix à long terme en termes d’éligibilité, de réseaux et de visibilité. Les financements nationaux consacrés à la R&D en santé restent trop modestes pour ancrer des programmes de recherche menés par des femmes et adaptés au contexte local ; nous sommes souvent à la merci de priorités externes qui ne correspondent pas forcément aux besoins de nos communautés.

En Afrique du Sud, les femmes approchent la parité numérique dans la recherche : nous représentons environ la moitié des chercheurs et sommes fortement présentes dans les domaines de la santé et des sciences biomédicales. Pourtant, dès que l'on regarde qui dirige les grands essais cliniques, qui siège dans les comités influents ou qui pilote les grands instituts, les femmes se raréfient soudainement. Les politiques et les instruments de financement existent, mais les rouages du quotidien, des règles de subvention qui pénalisent les interruptions de carrière, des critères de promotion qui récompensent une production scientifique ininterrompue, des responsabilités familiales qui pèsent de façon disproportionnée sur les femmes, nous écartent discrètement de la voie rapide.

Au Sénégal, les femmes portent une grande partie du secteur de la santé et du social sur leurs épaules, y compris le travail de santé communautaire, mais elles restent sous-représentées tout au long du parcours de la R&D en santé et dans les fonctions à hautes responsabilités. Les études montrent qu'elles sont concentrées dans les postes de santé communautaire les moins sécurisés et les moins rémunérés, alors même que leur travail est au cœur de la prestation de services. Dans les universités et les institutions de recherche, les femmes représentent moins d'un tiers du personnel académique et sont rares dans les organes de gouvernance ; au sein du ministère de la Santé et de l'Action sociale, leur présence aux postes de direction s'est améliorée, mais le sommet demeure largement masculin.

Des contextes différents, un même message : les femmes ne demandent pas à être invitées dans un système qui resterait exactement tel qu'il est. Nous proposons de contribuer à le repenser.

Le cadre récemment élaboré « Beyond Participation » (« Au-delà de la participation ») et le tableau de bord émergent sur la R&D en santé des femmes, développés par tableau de bord émergent de R&D en matière de santé des femmes, élaboré par Speak Up Africa, Gawani Africa et l’Africa Center for Health Systems and Gender Justice, offrent à l'Afrique un moyen concret d'y parvenir. Plutôt que de se contenter de compter combien de femmes sont « dans la pièce », ils posent trois questions plus exigeantes : Qui dirige réellement ? Qui obtient les financements, l'espace de laboratoire, le temps de recherche protégé, la formation au leadership ? Et de qui les réalités liées aux soins aux proches, à la sécurité, au mentorat et à la charge mentale sont-elles prises en compte dans la manière dont les institutions sont conçues ?

C'est pourquoi nous appelons les dirigeants africains à opérer trois changements.

Premièrement, adopter un tableau de bord sur le leadership des femmes dans la recherche et le développement (R&D) en santé, en complément des tableaux de bord continentaux existants sur la santé et les sciences, technologies et innovation (STI). Cela suppose de suivre des indicateurs harmonisés à l'échelle continentale et de rendre compte des progrès selon des modèles standardisés ; de débattre des résultats au sein des Comités techniques spécialisés de l'UA et d'instances de gouvernance similaires ; et de publier chaque année une note continentale sur les femmes dans la R&D en santé, coéditée par la Commission de l'UA et Africa CDC, qui désigne là où les progrès se réalisent et là où ils stagnent. Ce qui est mesuré peut être débattu et ce qui est débattu peut enfin être financé.

Deuxièmement, passer d’une dépendance vis-à-vis des donateurs à une R&D ancrée au niveau national et dirigée par des femmes. On ne peut pas parler de souveraineté lorsque les budgets de R&D en matière de santé dépendent presque entièrement de partenaires extérieurs. Nous demandons aux Trésors publics, aux parlements et aux ministères de la Santé et des Sciences de créer et de protéger des lignes budgétaires dédiées à la R&D en santé, en reconnaissant explicitement que la recherche menée par des femmes et adaptée au contexte local constitue un bien public ; de fixer des objectifs à moyen terme concernant la part des essais cliniques entièrement financés par des ressources nationales – et de recenser combien d’entre eux sont dirigés par des chercheuses principales ; et de faire du métier de « chercheur » une carrière de la fonction publique prestigieuse, dotée de parcours de promotion qui valorisent le leadership et le mentorat, et de critères transparents et sensibles au genre qui ne pénalisent pas les congés de maternité ou les interruptions de carrière liées à la prise en charge de proches.

Troisièmement, réformer les institutions afin que les femmes puissent y rester, y progresser et y diriger. Les universités, les instituts, les hôpitaux et les organismes de réglementation doivent engager les réformes clés suivantes : un temps de recherche protégé, en particulier pour celles qui jonglent entre enseignement, activité clinique et charges familiales ; des politiques de lutte contre le harcèlement et des mécanismes de signalement sûrs, réellement appliqués et non simplement classés ; des règles de subvention sensibles au genre, qui tiennent compte des interruptions de carrière, offrent des bourses de retour à la recherche et autorisent l'inclusion des frais de garde d'enfants dans les budgets ; et des seuils minimaux de représentation des femmes, d'au moins 40 % au sein des comités d'éthique, des jurys de financement, des comités de pilotage d'essais cliniques et des conseils d'administration, avec publication de leur composition et de leur équilibre entre les genres.

En Afrique du Sud, les femmes approchent la parité numérique dans la recherche : nous représentons environ la moitié des chercheurs et sommes fortement présentes dans les domaines de la santé et des sciences biomédicales. Pourtant, dès que l'on regarde qui dirige les grands essais cliniques, qui siège dans les comités influents ou qui pilote les grands instituts, les femmes se raréfient soudainement. Les politiques et les instruments de financement existent, mais les rouages du quotidien, des règles de subvention qui pénalisent les interruptions de carrière, des critères de promotion qui récompensent une production scientifique ininterrompue, des responsabilités familiales qui pèsent de façon disproportionnée sur les femmes, nous écartent discrètement de la voie rapide.

Si l'Afrique prend au sérieux la souveraineté sanitaire, les femmes ne peuvent demeurer la colonne vertébrale invisible du système. Il y a soixante-quatre ans, les femmes réunies à Dar es-Salaam ont fait de la liberté de l'Afrique leur affaire. En cette Journée de la Femme africaine, nous demandons à achever ce travail dans notre propre domaine : nous devons être reconnues, dotées de moyens et considérées comme les architectes de cette souveraineté.